• Le pilulier quotidien

    La première pilule, aux aurores,

    A le goût d'un rêve qu'on éteint ;

    Je n'ai jamais été du matin,

    Quand l'heure vient de lever les stores.

     

    La seconde est pleine d'un brouillard

    Qui laborieusement se dissipe ;

    Pas moins de trois cafés, en principe,

    Pour nuire à mon état vasouillard...

     

    Ma journée entière est suspendue

    À ce pilulier incommodant,

    Dont je sens de plus en plus dodue

    La contenance ; c'est évident,

    J'ai trop de pilules sous la dent !

     

    Celle du patron, rarement rose,

    Je dois l'avaler sans rechigner,

    Quitte à la laisser m'égratigner

    Une confiance en moi mal éclose.

     

    Celle du collègue tire-au-flanc

    M'irrite la patience, au passage ;

    De nouveau pour moi, le ramassage

    Des gros dossiers en souffrance... Et vlan !

     

    Ma journée entière se coltine

    Ce pilulier réapparaissant

    Où que je sois, même à la cantine,

    Avec son petit air menaçant...

    J'ai trop de pilules dans le sang !

     

    Des aussi grosses que des couleuvres,

    Des vertes, des pas mûres... sans fin !

    Hélas, aucune d'or – pas demain

    Que je serai riche de leurs œuvres !

     

    Encore heureux, la bleue, à ce jour,

    N'aurait rien à gagner à m'atteindre,

    Et ce n'est pas toi qui vas te plaindre

    De n'avoir plus de feu pour ton four !

     

    Ma journée entière boit les crasses

    De ce pilulier que nous fermons,

    Le soir, à quatre mains ; tu m'embrasses,

    Et c'est ensemble que nous dormons

    Sur notre planète sans démons,

    Sans crapules,

    Sans pilules...

    12127

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